Naturalia : Chronique des Ruines Contemporaines    

 

Quand j’étais enfant, j’ai vu un documentaire animalier qui m’a marqué à vie. Il portait sur la fonte des glaces et ses conséquences sur la vie des ours polaires. Je me souviens encore de cet ours qui peinait à nager pour trouver un morceau de banquise. Ça m’a tellement marqué que pendant toute ma jeunesse, à chaque fois que mon père ou ma mère faisait quoi que ce soit qui semblait mauvais pour l’environnement, je leur répétais cette phrase : « Attention, tu tues les ours !! ».

Mon intérêt s’est concentré sur les lieux abandonnés repris par la Nature de part cette conscience écologique qui m’anime depuis mon plus jeune âge. En effet, cette série porte le message que la Nature est plus forte, et que quoi qu’il advienne de l’Homme, Elle sera toujours là.

Par ailleurs, Naturalia : Chronique des Ruines Contemporaines pose une question fondamentale : celle de la place de l’Homme sur Terre et de sa relation avec la Nature. Loin d’être pessimiste, et à une époque où la domination de l’Homme sur la Nature n’a jamais été aussi extrême, elle cherche aussi et surtout à éveiller les consciences.

L’Homme construit, l’Homme abandonne. A chaque fois pour des raisons qui lui sont propres. La Nature n’a que faire de ces raisons. Mais une chose est sûre, quand l’Homme part, Elle revient et Elle reprend tout.

Cette série raconte aussi l’histoire de la progression de la Nature, depuis  son infiltration dans les lieux abandonnés, en passant par le moment où Elle pousse à l’intérieur, jusqu’à leur effondrement. Vient ensuite l’enfouissement et la disparition de toutes traces de l’Homme.  

Ainsi, dans sa progression inexorable, Elle commence par infiltrer l’intérieur d’un château croate (1) ou d’une serre belge (10). Puis, Elle pousse dans l’atrium d’un palais polonais (21), dans une gare hongroise (22) ou un théâtre cubain (24), avant d’envahir une église italienne (51). Ensuite, Elle engloutit la croix d’un monastère belge (53), ou, en prenant plus de Temps, emprisonne une villa taïwanaise de ses fortes racines (70).

L’étape suivante ? L’écroulement puis l’enfouissement.

Le poète Léo Ferré disait « Avec le Temps va, tout s’en va ». Ainsi, quand la Nature et le Temps reprennent ce que l’Homme abandonne, que restera-t-il de notre civilisation ?

Ce diaporama contient de nombreuses images et peut mettre du temps à se lancer.

Le chemin de la nature

(Extrait de la préface de mon livre Naturalia)

Par Alain SCHNAPP
  Historien et archéologue
Auteur de nombreux livres sur le thème des ruines
Professeur émérite d’archéologie grecque à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Ancien directeur du département d’histoire de l’art et d’archéologie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Ancien directeur de l’Institut national d’histoire de l’art  (INHA)

Entre nature et culture le recueil de Jonk est en quelque sorte le prolongement de cette double vision des ruines, l’une qui voit dans les ruines avant tout un fait social et l’autre qui privilégie une approche qu’on pourrait qualifier d’organique. L’objectif de ses photographies aux couleurs caressantes nous promène à travers de hautes architectures souvent envahies d’herbes folles, d’immenses carapaces de béton ou d’acier effondrées ainsi que des véhicules, automobiles, avions et tanks. Toutes ces images sont marquées de signes de décrépitude, de vieillissement ou de délabrement. La ruine, semble-t-il nous dire, n’est qu’étape, après viendra celle des décombres, et plus loin encore dans l’axe du temps, celle des traces. La force de son travail est de marier les contraires : voyez les silos en Belgique (Slide 33) et le parc d’attraction à Chernobyl (27).  La lumière qui tombe de l’ouverture ronde du silo révèle les plantes qui l’envahissent paisiblement, tandis que la ferraille du toit d’une aire de voitures électriques, malgré la prolifération des arbustes et le ciel d’un bleu éclatant, suggère la désolation que renforce encore la carcasse jaune et bleue délabrée d’une auto tamponneuse abandonnée. Il en va de même avec la paisible Lada perdue dans la forêt (60), résignée à sa minéralisation, qui contraste avec les énormes troncs d’arbres jaillis de l’avant d’un véhicule (61) dans un garage belge. Parfois l’œuvre de la nature nous tranquillise et nous apaise, parfois elle nous inquiète et nous angoisse. Entre ces pôles, les images soigneusement accolées nous font penser aux Vies Parallèles de Plutarque, qui associent des portraits de destinées aussi contrastées. Il en va de même avec le cloitre d’un monastère belge (53) et la colonnade d’un château croate (1). La  solidité de l’austère architecture de la cour de briques est soulignée par les fougères qui ont envahi jusqu’à la croix au centre de l’édifice, et cette colonisation du minéral par le végétal apparaît logique, elle recouvre sans détruire, elle suggère sans effacer. La colonnade du château croate est défigurée par des colonnes de béton au premier plan et une poutrelle qui s’effondre, mal soutenue par un mur de briques. Le disparate des styles, les murs attaqués, les fougères qui sourdent du jardin semblent bien plus menaçantes. Cette scène  annonce une autre étape, celle de l’enfouissement presque total de l’église italienne (63), dont seul le chœur subsiste, et l’hôtel en Allemagne (62) où résistent encore quelques chambranles de portes et encadrements de fenêtres. On n’en est pas encore aux décombres mais on s’en approche,  comme dans les piliers dépouillés du château monténégrin (57), ou la pièce aux ouvertures béantes et aux charpentes éventrées (51) d’une villa italienne. Variant les formats, les fonctions des bâtiments et bien sûr les plans, Jonk nous propose une anatomie de la ruine contemporaine qui scrute chaque artefact dans son essence même. Après les ruines viennent les vestiges, après les décombres, les traces comme ces gros volumes abandonnés sur les plaques de cuisson d’un fourneau(17) dans les ruines d’un musée improbable envahi de fougères.

Naturalia est long cheminement entre mémoire et oubli,  ruines et végétation, modernité et antiquité. Un poème de Bertolt Brecht pourrait nous en donner la clef :

Combien de temps
Survivent les oeuvres? Le temps
Qu’on met pour les achever.
Car tant qu’on peine pour les réaliser
Elles ne périclitent pas.

Invitant au travail
Promettant récompense pour la peine,
Leur essence est pérenne tant
Qu’elles invitent et récompensent.

Celles qui sont utiles
Exigent usage humain
Les artistiques
Offrent une place dans l’art
Les savantes
Exigent sagesse
Celles destinées à être parfaites
Souffrent d’inachèvements
Celles sensées être de longue durée
Se dégradent en permanence
Celles conçues vraiment grandes
Sont inachevées.

Inachevées encore
Comme le mur qui attend le lierre
(celui qui était inachevé jadis
avant la vieillesse, avant que vint le lierre, chauve!)
Encore provisoires
Tout comme la machine dont on a besoin
Mais qui ne répond pas à tous les besoins
Promet pourtant qu’une meilleure
Doit être construite
Comme l’œuvre pour la durée telle
La machine pleine de défauts.

B.Brecht, Gesammelte Werke 8: Gedichte 1, Suhrkamp, Frankfurt/M. 1967, S. 387-388.
Traduit de l’allemand au français par Michaël et Evelyne Nerlich qu’Alain SCHNAPP remercie chaleureusement.

Plus de photographies ici.

« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. » Victor Hugo

« Nous ne pouvons pas perdre espoir en l’humanité, car nous sommes nous-mêmes des être humains. » Albert Einstein